Un peu d'Art dans ce monde virusé !

Le père Venceslas se propose de commenter régulièrement quelques œuvres d'Art pendant ce temps de confinement.

CC14 - La femme adultère (Jn 8, 1-11)

lotto_femme_adultère lotto_femme_adultère  Avec Lorenzo Lotto (1480-1556)  Huile sur toile, 99x127 cm. Paris, musée du Louvre

La foule, violente, enserre une femme comme pour l’étouffer. Par son cadrage serré, l’artiste nous immerge dans la scène. Seule l’imposante et calme figure de Jésus crée un espace de respiration au cœur du tumulte.

La femme,  sensuelle figure au teint de porcelaine,  toute en larmes, vêtue – ou dévêtue- d’étoffes raffinées et parée de bijoux est brutalement saisie par sa chevelure tressée. Celui qui la brutalise est un soldat, caparaçonné de métal et armé d’un bâton.  Autour d’eux, ce ne sont qu’accusations, armes dressées, visages agressifs ou moqueurs. « Cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là » argumentent-ils, désignant le ciel du doigt ou énumérant les articles de lois sur leurs doigts bagués de suffisance.

Privée d’identité personnelle, la femme est réduite à une catégorie. Pire, à un objet pour faire tomber Jésus. Car c’est Lui qui est mis en accusation par le personnage de droite. Nous tournant le dos, c’est Jésus qu’il désigne. Au fond, peu leur importe la femme, s’ils parviennent à piéger Jésus.

Jésus, vêtu de Terre et de Ciel, une main levée et illuminée, l’autre baissée, dans l’ombre, ne s’agite pas. Il invite au calme, à l’intériorité : « celui d’entre vous qui est sans péché… ». Et ils connaissent leur péché : celui d’utiliser la loi à leur profit, celui d’ignorer voire de protéger l’amant de la femme, dans une solidarité masculine ici pathétique.

Mis au pied du mur, le groupe va se déliter. L’espace ouvert par Jésus va s’élargir. La femme pourra respirer. Sans violence, sans contrainte, elle pourra elle aussi réfléchir sur son péché. Celui qui l’a sauvée ne la regarde pas. Ni jugement, ni lubricité, ni violence en lui. Il est venu pour servir l’humanité et l’inviter à grandir, libre de tout péché.

« Va, et désormais ne pèche plus » un chemin nouveau s’ouvre pour cette femme et tous ceux qui rencontrent le Christ.

 

CC13 - La résurrection de Lazare

Jacob Willemsz de Wet l’Ancien _Lazare Jacob Willemsz de Wet l’Ancien _Lazare  Avec Jacob Willemsz de Wet l’Ancien, (c. 1610-c. 1675-1691, Haarlem) Huile sur bois, 46x65 cm. Lille, Musée des Beaux-Arts​

Le lieu est effrayant : une grotte jonchées d’ossements et peuplée de figures esquissées comme des ombres errantes dans les enfers, aux allures de catacombes. On pourrait s’effrayer plus encore à la vue d’une tombe ouverte, de laquelle un cadavre se relève. Pourtant, point de frayeur dans la foule. Juste une intense curiosité. On est venu au spectacle, emportant son enfant sans crainte. On se presse, on se bouscule même pour voir. Car un mort qui ressuscite, il faut bien le voir pour le croire.

Juché sur une dalle comme sur un socle, de haute stature, nimbé, un homme se tourne vers le Ciel : « Père je te rends grâce parce que tu m’as exaucé » (Jn 11, 41) s’écrie Jésus, sûr de l’amour vivifiant du Père et se recevant de lui. Dans l’ombre de la grotte, trois points blancs resplendissent : une partie du visage et de la tunique du Christ ; Marthe, la sœur du ressuscité, qui capte la lumière de la même façon que Jésus, et la chemise de Lazare surgissant du tombeau.

L’emploi de la lumière traduit la force divine que Jésus reçoit de son Père pour sauver l’humanité. C’est cette force qui libère Lazare de la mort et console Marthe qui contemple dès maintenant que Jésus est maître de la vie.

Sur la droite, un autre groupe de personnages, ombres floues se confondant avec la paroi rocheuse, tend les bras vers la lumière du jour. Dehors on perçoit la silhouette d’une église au milieu des arbres.

L’humanité encore dans l’ombre aspire de tout son être à la vie éternelle et à la pleine lumière. Le Christ, tout tourné vers le Père et tout donné aux hommes, en est l’unique Chemin. Son Eglise en est le signe et le témoin au cœur du monde.

 


 

CC12 [Carême confiné 12] - Le Buisson ardent

Nicolas Froment buisson ardent 1477 Nicolas Froment buisson ardent 1477  Avec le Triptyque du Buisson Ardent, Nicolas Froment (c. 1425-c.1485), 1476, huile sur toile marouflée sur bois, 308 x212 cm. Cathédrale St Sauveur, Aix en Provence.

Plus on avance vers Pâques, plus la question devient envahissante dans l’Evangile de Jean : mais qui est-il ? Qui est ce Jésus ? Autour de lui, beaucoup comprennent que cet homme bouleverse radicalement, à la racine, la foi de leurs pères. Pour certains c’est une bonne nouvelle, pour d’autres, un danger à écarter  sans états d’âme. Alors ? Foi héritée de Moïse, élaborée patiemment au cours des siècles par le peuple hébreu? Ou foi renouvelée en la personne de Jésus, révélant le visage du Père, tel que les prophètes l’avaient pressenti ?

Nicolas Froment, à la fin du XVe siècle, nous propose une réponse à la question dans son triptyque du Buisson ardent, trésor de la cathédrale d’Aix en Provence.

 

La Bible nous raconte la vie déjà tumultueuse de Moïse, avant l’Exode : enfant hébreu échappant à la persécution de Pharaon, il est élevé par sa fille. Devenu adulte, il est bouleversé par la misère de son peuple et tue un Egyptien. Obligé de fuir, il se marie et devient le gardien des troupeaux de son beau-père.

C’est ainsi que Nicolas Froment le peint : assis, son chien à ses côtés, son troupeau paissant paisiblement au pied de la montagne de Dieu, l’Horeb (cf Ex 3). C’est là que « l’ange du Seigneur  lui apparut dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson ». L’artiste prend quelques libertés avec le texte : comme dans une Annonciation, l’ange devient un messager chargé d’envoyer Moïse en mission et semble lui parler. Comme parfois dans les représentations de l’Annonciation (cf CC9), une allusion au péché d’Adam et Eve est faite, ici sur le fermail du manteau de l’ange. Le projet de Dieu est toujours le même, au temps de Moïse comme au temps de l’Incarnation : libérer et sauver son peuple du péché.  Les figures de patriarches et de prophètes qui forment le cadre peint sur fond d’or, le signifient.

Sur un tertre figurant l’Horeb, un vaste buisson flamboie sans se consumer. Moïse protège ses yeux devant l’apparition divine, et se déchausse, comme le Seigneur lui-même le demande : « retire tes sandales car le lieu où tu te tiens est une terre sainte »

Si l’artiste ne respecte pas la Bible à la lettre, jusqu’à présent, pourtant,  rien de bien extraordinaire. Certes, le décor de villes à l’arrière-plan, les vêtements et les accessoires sont de l’époque de l’artiste  qui ne cherche pas à reconstituer le Moyen Orient ancien.

L’extraordinaire réside dans la Vierge à l’enfant, vêtue d’un ample manteau se répandant autour d’elle en plis harmonieux, trônant au cœur du Buisson. Pourquoi associer ainsi les figures de Moïse et de Marie, séparées par des siècles d’histoire biblique ?

L’extraordinaire de Dieu… Un buisson qui brûle sans se consumer, comme une jeune fille demeurant vierge malgré la maternité, inaltérée comme le miroir traversé par la lumière sans se briser. Celui-ci, tenu par l’enfant, renvoie au fermail de l’ange : la réponse divine au péché de l’homme est d’offrir son Salut dans l’Incarnation de son Fils.

Dans le quotidien ordinaire de Moïse, l’extraordinaire de Dieu a surgi.

Dans le quotidien ordinaire des contemporains de Jésus, l’extraordinaire de Dieu surgit à nouveau, de façon inégalée.

Le même Dieu se révèle, donné à son peuple pour lui révéler le quotidien comme un espace sacré, le libérer de tout esclavage, et lui faire l’extraordinaire promesse de combler à jamais la distance entre les hommes et Lui, dans le Royaume révélé par son Fils.

 


 

CC11 [Carême confiné 11] - Jésus devant Pilate

jesus_ponce_pilate jesus_ponce_pilate  Avec L’oeuvre de Tintoret, « Jésus devant Pilate ».

L’Evangile de Jean est celui qui décrit le mieux le processus qui conduit Jésus vers sa Passion et les colères qui s’exacerbent contre cet insaisissable prophète, au cœur de Jérusalem. L’Evangile d’aujourd’hui (Jn 7) décrit le trouble des habitants de Jérusalem, qui savent que les chefs religieux « cherchent à le tuer », et qui pourtant, le voient poursuivre son enseignement au Temple. Tout est déjà là, en germe : des menées troubles conduisant Jésus à un procès perdu d’avance ; et une persistance de Jésus à poursuivre sa mission.

L’oeuvre de Tintoret, « Jésus devant Pilate » décrit très bien ce double mouvement de menées obscures face à la droiture de Jésus.

Dans la cour du prétoire, Pilate siège sur une solennelle estrade de marbre. L’architecture de la cour est rythmée par une succession de colonnes droites dont la verticalité est encore soulignée par les lances et les étendards des soldats qui surgissent au milieu de la foule.

Il n’en est pas de même pour les accusateurs de Jésus. Tous adoptent des postures complexes, se retournant, s’agitant, voire se repliant sur eux-mêmes. Aucun ne se tient droit. Pilate lui-même, à moitié assis, tend les mains d’un côté et regarde de l’autre. Il n’affronte pas en face celui qu’il devrait juger d’une autorité impartiale.
Devant Pilate, une marche plus bas mais pourtant plus grand que lui, Jésus se tient debout. On voit à peine les liens dont il est retenu. Il ne gesticule pas, ne détourne pas son regard de Pilate et de son geste. La blancheur de l’ample manteau qui l’habille contraste avec les couleurs variées et parfois acidulées des vêtements de la foule. Jésus domine nettement la scène par sa simple présence.

Au milieu d’une humanité compliquée, tortueuse, lâche et pécheresse, Jésus se tient humble. Mais il est solide et droit comme les hautes colonnes qui l’entourent.

Déjà élevé, son désir est de les attirer tous à lui pour les sauver (cf Jn 12, 32)

 


 

CC10 [Carême confiné 10] - La prophétesse Anne lisant la Bible

rembrandt_prophetesse_anne rembrandt_prophetesse_anne  Avec Rembrandt (1606-1669), 1631. Huile sur bois, 48 x 60 cm, Rijksmuseum, Amsterdam

Anne, la vieille prophétesse qui assiste à la Présentation de l’Enfant Jésus au Temple, est à sa lecture. On dit que Rembrandt, l’artiste, a pris sa mère pour modèle. La démarche est la même et unit les croyants à travers les siècles. A l’époque de Rembrandt, les communautés protestantes d’Amsterdam encourageaient le retour des fidèles à l’Ecriture, les communautés juives, nombreuses, également. Depuis, l’Eglise catholique a redécouvert aussi cette nourriture vivifiante offerte à tous.

Sur un fond brun, sans ouverture, confiné (!), la silhouette d’Anne se détache. Elle s’est réfugiée dans une chambre, un coin de la maison, pour une rencontre personnelle avec l’Ecriture. Elle en retient une page comme par une caresse de sa main ridée. Pas de solennité, ni cierges, ni lutrin orné, ni encens. Le livre est posé sur ses genoux, faisant corps avec elle. Car il ne s’agit pas de paroles ordinaires, mais de la Parole de Dieu, celle dont l’Evangile de Jean écrit qu’elle s’est faite chair. En ouvrant sa Bible, c’est à une rencontre aimante avec le Seigneur Jésus que la femme se prépare.

Vieillie, elle disparaît dans un ample vêtement de velours épais et de fourrure. Son visage est flou à nos yeux, caché dans l’ombre de sa coiffe. On devine pourtant des yeux usés, fatigués peut-être d’avoir parcouru le livre corné et déformé d’avoir été utilisé.
Dans ces tonalités terreuses, pourtant, une lumière éclate : le livre crée un vaste espace clair, lumineux. Les lettres, peintes d’un gris clair, ne troublent pas cette luminosité. Derrière la femme, une fenêtre peut-être, lui apporte la lumière nécessaire pour lire, et effleure son vêtement. La coiffe étonnante, une écharpe d’or aux précieuses allures orientales, capte cette lumière en reflets irisés.
Dans l’ombre calme, une vieille femme aux yeux usés poursuit inlassablement sa lecture de la Parole. Cette rencontre l’illumine plus que la lumière du jour. Sa main se fait douce, son visage intérieur. Elle s’est parée d’une coiffe de jeune épousée, comme irisée de la lumière reçue du Livre. Elle est en cœur à cœur avec le Seigneur. Paisible elle sait que « les préceptes du Seigneur sont droits, qu’ils réjouissent le cœur(…) et que son serviteur en est illuminé » (Psaume 18)


Que ce temps particulier nous donne de goûter la Parole de Dieu, comme une rencontre vivante ! Que nos Bibles soient usées d’être lues !

 


 

CC9 [Carême confiné 9] - Fête de l'Annonciation du Seigneur

Avec "l'Annonciation de Brera",  Oeuvre Anonyme du début du XVIe siècle, Huile sur toile, 265 x 165. Milan, Pinacothèque de la Brera

Marbres, colonnes, chapiteaux dorés, sculptures… le décor est grandiose comme celui d’un temple ou d’une église. Nous sommes pourtant dans une chambre : le lit à l’arrière-plan ne permet pas d’en douter.annonciation Brera annonciation Brera  

C’est dans ce cadre étonnant que Marie accueille l’ange Gabriel. Son visage au sourire paisible ne traduit pas la crainte et les questions que l’évangéliste Luc nous rapporte, mais une intériorité sereine et joyeuse.

Décidément, pourtant, ce décor n’a rien de réaliste. S’il prend l’allure d’un temple, c’est sans doute que ce qui se déroule sous nos yeux est sacré, et que Dieu se manifeste. Au centre, le lit aux allures de trône nuptial occupe tout l’espace, surmonté d’une curieuse boiserie. Telle un retable, elle encadre deux scènes de l’Ancien Testament, peintes en grisaille : Adam et Eve cédant au serpent tentateur, et l’ange les chassant du jardin d’Eden. Ainsi, la mémoire du péché originel est placée au centre de la scène. Alors que toute l’œuvre éclate de couleurs douces et raffinées, ces deux fenêtres noires semblent maléfiques.

Cet inquiétant souvenir ne fait que mettre en valeur la joyeuse escouade angélique qui surgit de partout, voletant partout dans le vaste espace. Souriants, ils adorent la jeune fille ou s’extasient devant elle.

 

Car Marie a accepté de porter le Fils de Dieu en son sein. Le peintre nous en donne tous les indices. Un ange tient au-dessus d’elle une navette d’encens, ou une lampe de sanctuaire. Peu importe, l’une comme l’autre atteste que Marie est devenue l’arche de la nouvelle Alliance. Comme l’arche de la première Alliance autrefois préservée dans le temple de Jérusalem contenait les signes de la présence de Dieu, Marie accueille en elle la présence de Dieu, son Fils.

Derrière Gabriel, deux autres anges apportent déjà les offrandes que les femmes juives portaient au Temple, après leur accouchement : un agneau et une colombe.

 

Ainsi, l’artiste joue de l’ambiguïté entre la chambre de Marie et le Temple de Jérusalem et nous fait parcourir l’histoire des hommes avec Dieu depuis les origines. Il déploie ainsi le thème de l’Annonciation comme la réponse salvatrice de Dieu aux hommes marqués par le péché.

Alors que les anges dansent autour d’elle, Marie accueille l’enfant promis par l’Ecriture, annoncé par les prophètes dont le buste surmonte le lit. Femme de foi, elle ne s’arrête pas à ses propres craintes, mais contemple émerveillée l’œuvre de Dieu qui n’abandonne jamais l’humanité.

Le Salut advient, Dieu vient rendre la joie au monde.

 


 

CC8 [Carême confiné 8] - La piscine de Bethzatha

90744466_10221653644712120_3708620551183400960_n piscine de Bethzatha  Avec Jacopo del Sellaio (1442-1493) peinture sur bois, Castiglione Fiorentino, pinacoteca comunale

Une occasion de penser aux personnes seules…

A Jérusalem, près du Temple, se trouvaient de vastes bassins qui servaient à alimenter le sanctuaire en eau. Le lieu avait une réputation curative, et de nombreux malades s’y pressaient. Il portait le nom de Bethzatha : « maison de la grâce ».
L’artiste représente le lieu avec les colonnades mentionnées par l’évangéliste, et identifiées par les mots « Templum Salomon ». Au 2e plan, sous les arcades, s’entasse la foule de malades qui attendent le bouillonnement de l’eau qui pourra les guérir. L’attente est longue : certains discutent, d’autres se sont endormis.
Au 1er plan, à l’écart du groupe, un paralysé est étendu sur un brancard aux allures de brouette. Il se plaint auprès de Jésus : personne pour l’aider à s’approcher de l’eau ! Aucune solidarité envers lui. Et pourtant, son désir d’être guéri l’a poussé à venir, encore une fois, espérant peut-être, enfin, un peu d’entraide.
Emu par ce malade abandonné à lui-même, Jésus le guérit de sa propre puissance. Il marche vers lui, se baisse vers son brancard, et ses mains expriment sa parole : la 1ère, tournée vers le ciel, est une invitation à se lever et à marcher. La seconde, pointant le brancard, invite l’homme guéri à le porter lui-même.
Les colonnades s’ouvrent sur un paysage sombre que même le soleil ne parvient pas à éclairer. Un arbre sec, cassé en deux, attire l’attention. La mort rôde : cette guérison de Jésus un jour de Sabbat va entraîner une persécution, et le conduire bientôt à la croix. Mais une lueur discrète émerge sur la droite du paysage. Le chemin de Salut ouvert par Jésus pendant sa vie terrestre ne s’arrêtera plus.

Jacopo del Sellaio (1442-1493) peinture sur bois, Castiglione Fiorentino, pinacoteca comunale

 


 

CC7 [Carême confiné 7] - Le centurion de Carpharnaüm Veronese centurion Veronese centurion  

Avec Paolo Véronèse (1528-1588), huile sur toile, 192 x 297 cm. Madrid, musée du Prado.​

L’Evangile de Jean relate cette demande poignante d’un fonctionnaire royal à Jésus de guérir son fils mourant.

Véronèse, un des plus grands peintres vénitiens du XVIe siècle, situe la rencontre dans un décor imaginaire de ville antique imaginaire. Il donne de l’ampleur à la scène en entourant Jésus d’un groupe de disciples et de curieux, et le fonctionnaire royal d’une somptueuse suite armée.

Si leurs hallebardes s’élèvent vers le ciel, débordant même l’espace de la toile, les soldats à gauche décrivent un mouvement de prosternation qui culmine en la personne du fonctionnaire suppliant. Celui-ci, tête nue, désarmé, s’agenouille sans égards pour son somptueux manteau de pourpre. Sa main droite désigne le sol tandis que sa main gauche levée vers le ciel en reçoit toute la lumière. Véritable croix vivante, il se reconnaît humble et demande pourtant l’aide du ciel : « Seigneur, descends ! » demande-t-il à Jésus.

Celui-ci, discrètement nimbé de lumière, s’incline doucement vers ce père qui mendie la vie de son enfant. Il ne détourne pas son regard. Sa main ouverte répond à celle du fonctionnaire.

Derrière Jésus, vêtu d’une couleur presque semblable, Pierre se penche aussi vers cet homme en souffrance. Autour d’eux, en revanche, les autres personnages semblent indifférents à l’échange qui se joue. Rien d’extraordinaire, en effet, puisque l’enfant malade n’est pas présent. Dans cette guérison, tout se joue en une rencontre et en une parole, simple, puissante et agissante : « Va, ton fils est vivant ! »

 


 

CC6 [Carême confiné 6] - La guérison de l'aveugle

 


 

CC5 [Carême confiné 5] - Le pharisien et le publicain

Avec la fresque de l’abbaye bénédictine d’Ottobeuren, en Bavière, Johann Jakob et Franz Anton Zeiller, 1755)

« Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteu480px-BasilikaOttobeurenFresko07 480px-BasilikaOttobeurenFresko07  r d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même :

“Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine
et je verse le dixième de tout ce que je gagne.” Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : “Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !” » (Evangile selon St Luc, 18)

La parabole est connue. Dans le déluge de stucs de l’église abbatiale d’Ottobeuren, les frères Zeiller en ont fait le sujet d’un petit cartouche. Le temple de Jérusalem est représenté de manière fantaisiste : colonnes, voûtes, drapé suffisent à évoquer la grandeur du lieu. Les tables de la loi, les dix commandements, ont été disposées sur un autel, mises en valeur par deux chandeliers et un lustre. Ce petit détail nous est donné comme une interpellation : voulons-nous adorer Dieu, ou ce que nous percevons de ses commandements ? Dieu n’est–il pas plus grand que sa loi ? N’y a-t-il pas là une subtile mais terrible forme d’idolâtrie ? St Paul le répète : c’est la foi qui rend juste. Pas la certitude de bien obéir à la loi.

C’est l’attitude du pharisien : s’estimer par lui-même juste aux yeux de Dieu en invoquant la qualité de son obéissance aux commandements. En désignant d’un doigt méprisant le publicain, son frère en humanité et dans la foi, en lui tournant le dos avec dédain, il tourne aussi le dos à la loi et au Seigneur qu’il croit vénérer. La relation qu’il entretient avec Dieu n’a rien de personnel, elle est mise au service de son propre orgueil. Drapé de splendeur, il se croit à la hauteur de Dieu, mais il s’enfonce dans l’ombre, poussé par un démon aussi flamboyant que lui et précédé par un chien.

Le publicain, peint de douces couleurs chaudes, agenouillé, les mains repliées, courbe la tête devant les tables de la loi. Il sait qu’il n’est pas à la hauteur. Peu lui importe que l’homme près de lui soit plus ou moins saint. Il confesse que Dieu est plus grand que lui et plus grand que son péché. Il n’espère pas être aimable, mais il sait que Dieu peut l’aimer.

Comme l’écrivait la carmélite arabe, Ste Mariam de Bethléem : « En enfer, il y a toutes sortes de vertus, mais il n’y a pas l’humilité. Au ciel, il y a toutes sortes de péchés mais il n’y a pas l’orgueil. »

 


 

CC4 [Carême Confiné 4] - Dieu comme une mèreimage protegee

Avec Les Premiers Pas sur la Terrasse à Fiesole, c. 1898. Maurice Denis (1870-1943). Huile sur toile, 92 x 68 cm. Collection particulière

Maurice Denis, fondateur des Ateliers d’Art sacré en 1919, aime particulièrement représenter sa famille et la foi qui l’habite. La contemplation de l’une le conduit à l’autre. Il saisit de petits instants de la vie familiale par la photographie et les recrée ensuite sur la toile, leur donnant une dimension nouvelle et universelle par sa palette éclatante et son sobre dessin. Il transpose ainsi les premiers pas de Noële, sa première fille, dans leur maison de St Germain, à Fiesole où la famille séjourne l’automne suivant.

Sur la terrasse inondée de soleil, deux femmes se sont agenouillées à hauteur de la fillette. L’une la retient, lâchant délicatement sa main ; l’autre tend les bras pour la recevoir, émerveillée de la vie qui grandit et prend confiance. Toutes deux encouragent l’enfant paisiblement et joyeusement. Prête à tenter l’aventure, rassurée, elle s’avance. Elle sait que si elle tombe, elle sera relevée et consolée.

Le motif semble se répéter à l’arrière plan : on y retrouve deux femmes, elles-aussi vêtues de bleu ou de gris. Cette fois, un petit enfant est porté dans les bras.

Les prophètes de l’Ancien Testament n’ont pas hésité à comparer Dieu à une mère : « Le Seigneur console son peuple …Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas » (Isaïe 49, 13-15)

Les attitudes maternelles ici répétées expriment cette tendresse de Dieu qui nous encourage et nous invite à marcher seul, nous relevant si nous chutons, nous portant si nous nous décourageons, toujours prêt à nous accueillir ou à nous consoler.

Sur la terrasse, un oranger plein de fruits et un laurier rose, arbres généreux et toujours verts, annoncent la campagne toscane dont on ne voit pas la limite. Le parapet distingue les deux espaces nettement. Si Dieu nous accompagne comme une tendre mère, c’est pour nous conduire à la vie infinie avec Lui.

 


 

CC3 [Carême Confiné 3] 

image protegeeAvec La fuite en Egypte, ARCABAS (1926-2018), huile sur toile, 81 x 100 cm, coll. particulière

Sur les flots comme hérissés de vaguelettes, la barque vogue paisiblement. A son bord, se trouvent une mère et son bébé protégés par un géant bleu, un rameur à la posture de gondolier, et un âne placide tout étonné de se trouver à bord.
Le rameur, plongé dans l’ombre, ressemble à Charon, le passeur du fleuve Styx, qui conduisait les morts aux enfers dans la mythologie grecque. Il s’agit bien de mort et de vie : ce couple fuit la fureur du roi Hérode pour protéger leur enfant. Devant eux, l’eau s’éclaircit. La vie est devant.
Arcabas choisit un motif original pour peindre la fuite en Egypte racontée par l’évangéliste Matthieu. La haute stature de Joseph rappelle son rôle décisif : c’est lui qui prend la mère et l’enfant pour les conduire à l’abri, selon le commandement divin reçu en songe.
Alors que le rameur, la mère et l’enfant sont traités avec un certain réalisme, la figure de Joseph, sorte de fantôme au visage dédoublé, étonne.
En effet, Joseph semble tourné vers deux réalités, un œil regardant droit devant, et l’autre plus haut ; une main de chair délicatement posée sur l’épaule de Marie, et l’autre désignant le ciel et l’étrange motif peint par l’artiste : une croix d’ocre et une colombe en plein vol.
Joseph, comme Marie, est docile à L’Esprit Saint. Il se laisse guider par lui. Et lors de la fuite en Egypte, il protège le Fils de Dieu de sa première croix, alors qu’il est trop petit pour la porter lui-même. Joseph est l’homme de la vie concrète, père nourricier et protecteur quotidien. Là est sa mission.
En peignant la Sainte Famille sur un bateau, accompagnée d’une colombe, Arcabas associe la fuite en Egypte à l’arche de Noé : comme au temps du déluge, Joseph est choisi par Dieu pour contribuer au Salut de l’humanité. Comme un temps du déluge, avec le Christ, une nouvelle Création émerge.
L’enfant blotti dans les bras de sa mère est en sécurité. Il étend joyeusement les bras vers la colombe, comme si c’était un jouet. Ce faisant, il accueille aussi déjà la croix.
Le large fond de feuilles d’or exprime que ce qui se joue là est divin. Sous ses allures de scène paisible, le drame du Salut est mis en scène. Joseph, guidé par le Seigneur, décide et agit. Il se donne pour protéger l’enfant-Dieu et sa mère, comme jadis Noé se donna pour sauver la Création divine.


Discret aux yeux des hommes, Joseph est grand aux yeux de Dieu.

 


 

CC2 [Carême Confiné 2] Moïse présentant les tables de la loi, vers 1648. Moïse présentant les tables de la loi, vers 1648.  

Avec Philippe de CHAMPAIGNE (1602-1674). Moïse présentant les tables de la loi, vers 1648. Huile sur toile, 93 x 74 cm. Milwaukee Art Museum)

La 1ère lecture de ce jour nous fait contempler la figure de Moïse.

A première vue, on a un peu l’impression d’un maître d’école faisant réciter les règles de grammaire à ses élèves, sa baguette en main. Serait-ce vraiment la façon de faire de Dieu ? Nous faire apprendre des règles par cœur ? Je ne le crois pas. Ou alors, tout ça serait dépassé ? Avec l’Evangile d’aujourd’hui, qui nous rappelle que Jésus ne vient pas abolir la loi mais l’accomplir, nous ne pouvons pas le croire non plus.

Alors ? Regardons l’œuvre de plus près.
Moïse est un vieil homme dont l’artiste prend soin de peindre avec réalisme les rides, les veines, les chairs affaissées, les cheveux clairsemés et la barbe grisonnante. L’Exode le rappelle, Moïse est déjà un vieillard, au début de sa mission ; un homme qui a déjà vécu plusieurs vies : né d’un peuple esclave, prince d’Egypte, assassin en fuite, époux, berger… Il a assez vécu pour savoir que l’homme ne parvient pas toujours à agir selon la volonté de Dieu et à respecter son prochain. Pas de jugement en lui pour qui peine sur ce chemin.
Moïse est vêtu d’un magnifique velours bleu brodé d’or, comme celui des prêtres du Temple. Moïse, pourtant n’est pas prêtre. Mais il est l’homme de la rencontre avec Dieu.

D’une main, il retient et les tables de la loi. L’autre, souple, retient à peine sa baguette.
Sa bouche entrouverte exprime sa mission : parler. Transmettre la parole reçue de Dieu.
Figure ouverte, grave mais pas sévère, Moïse nous parle. Sa main traverse l’espace de la toile, hors du parapet de pierre. Il parle. Pour aujourd’hui. Pour nous encore.

Champaigne nous dépeint donc un Moïse bien plus nuancé et plus profond qu’une caricature de maître d’école.
Sa baguette n’est pas destinée à nous faire ânonner les commandements de Dieu comme des tables de multiplication. D’ailleurs, elle ne désigne pas les tables de pierre mais repose sur son épaule. C’est de cette baguette qu’il ouvrit la Mer Rouge pour libérer le peuple, c’est de cette baguette qu’il frappa le rocher pour faire jaillir l’eau et désaltérer le peuple. Sa baguette est signe de l’œuvre de Dieu en lui, pour faire grandir la liberté et la vie dans son peuple.

 

Voilà qui peut nous aider à méditer sur la loi de Dieu, qui n’est pas une liste de commandements à apprendre, mais un chemin de liberté et de vie, un chemin qui nous aide à nous approcher du Seigneur, un chemin pour vivre sur la Terre Promise, qui n’est plus un territoire, mais le Royaume des Cieux ouvert par le Christ.

 


 

CC1 [Carême Confiné 1]

AveMurillo Murillo  c Bartolomé MURILLO, La vie cachée à Nazareth.

Au XVIIe, l'art sacré se pare parfois des atours du quotidien. Pas d'auréoles, pas d'extase. Une mère à son ouvrage, un père qui a délaissé son établi un instant pour jouer avec son petit garçon. Peut-être s'accorde-t-il une pause. Ou s'occupe-t-il de l'enfant qui gênait le travail maternel. l'enfant se réjouit d'avoir son papa pour lui, ne fût-ce qu'un instant. Il lui montre les tours appris à son compagnon de jeu, un petit chien aussi lumineux que lui.

 

Une simple et douce intimité familiale à contempler, celle de l'ordinaire Sainte famille. c'est peut-être l'invitation du Seigneur pour ces jours de confinement: savourer ce que nous vivons d'ordinaire trop vite. S'émerveiller ensemble, à deux, ou seul. Regarder avec plus d'amour la vie, l'ordinaire, et y reconnaître la tendresse de Dieu.

Que Notre Dame de Grâce nous protège.

Article publié par Marie Payen • Publié le Mardi 17 mars 2020 • 1288 visites